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vendredi, mai 25, 2007

L’ordre

Très bien, merci

Une machine sans machination.
jeudi 24 mai 2007.Qui l’aura vu parmi vous ce film fauché, Très bien, merci, d’Emmanuelle Cuau ? Un petit conte à la Voltaire, philosophant prestement sur notre si joli monde sécuritaire. Dans ce si joli monde, où il est interdit de fumer en sortant du métro, dans notre monde, donc, il suffit de peu : trois bouffées au pied de l’escalier, pour se retrouver verbalisé insulté et pas tellement plus pour être emmené au poste inculpé interné psychiatrisé psychotropé licencié déclassé looserisé.
C’est ce joli monde-là, le nôtre donc, que la cinéaste nous montre en plans simples, souvent drôles, et peu bavards : ce monde qui pousse à la faute à force de voir la faute partout, qui fabrique de la fraude et du délit par sa hantise même de la fraude et du délit. Forces de l’ordre, de tous les ordres, celui de la voie publique ou de la santé publique, qui pour nous protéger nous aliènent.
C’est amusant, la foudre de l’Ordre, ça tombe justement sur un qui l’aime, l’ordre : un qui revient sur ses pas pour vérifier le bureau avant de fermer, pour être sûr que tout est en ordre. Un qui, quand il voit les forces de l’Ordre procéder à un contrôle d’identité, dans la rue, ne passe pas son chemin : il reste, il regarde. Pour voir. Pour être sûr que tout est en ordre (juste ?). Il reste, il regarde. Pour voir. Et il voit : qu’il ne faut pas rester, qu’il ne faut pas regarder. Sinon c’est direct au poste. Donc pour lui c’est direct au poste, et la suite (voir plus haut) c’est-à-dire la chute. Au sortir, pour s’en sortir, il renoncera à son ordre juste : il décidera de mentir, de tricher, d’escroquer, masquant les traces du désordre dans sa vie. Et fraudeur, il gagnera ; spectacle de l’Ordre, triomphe du désordre.
Ce joli monde est très inquiétant, parce qu’il est sans méchant.
Pas d’ennemi à haïr, pas de diable à honnir, pas de grand complot qui voudrait nous assujettir. C’est le réel. Chacun n’y fait que son travail, n’applique que le règlement, petit rouage d’une grande machine qui n’est que la somme de nos désirs individuels. Un labyrinthe dont personne en particulier n’a dessiné le plan, un château kafkaïen que nous avons bâti tous ensemble, peu à peu, et plus ou moins à notre insu. C’est la grande machine du réel, dont le pire, sans doute, est qu’elle n’est même pas une machination.
Allégorie non seulement du monde sécuritaire, mais bien sûr aussi du monde capitaliste : dans ce monde fait pour flatter nos désirs individuels, désir d’être protégé et bien portant, désir de consommer librement, dans ce monde qui semble tourner de lui-même, alimenté par le confort que nous y trouvons vaguement, il y a, toujours, des vies broyées. Là, tout à coup, un individu anéanti par la force de la machine. Ici encore, un autre. Et tant d’autres encore, qui n’en connaît pas dans son entourage... Mais à qui s’en prendre ? Contre qui se tourner ? Il n’y a pas de grand méchant loup. Ce système, nous le savons, est régi par les lois et des règlements collectivement élaborés, démocratiquement conçus, et toujours pour notre bien, ou en son nom.
Il y a certes des dominants et des dominés, mais les dominants ne sont pas les auteurs du système : ils n’ont su que s’assurer des places qui ne soient pas trop mauvaises. Ils ne sont coupables que d’en assurer la perpétuation, mais les dominés le sont tout autant, coupables de sa perpétuation. Tous coupables, donc tous innocents, on sent bien que la grande question politique ne saurait être : à qui la faute ? Insupportable réflexe si souvent exprimé dans ce blog, parfois dans des excès comiques : tout va mal ? Pour les uns : la faute à Sarko, la faute aux patrons. Pour les autres : la faute aux voyous, aux branleurs, ou aux fonctionnaires, ou à moi. Alors que personne n’est dupe. Tout le monde sent bien que le mal est plus profond, plus global, plus insidieux - en chacun de nous, le sens de la pente, le goût des plaisirs les plus immédiats, le confort des illusions, et toujours : la jouissance d’être conquis plutôt que d’être libre.
L’effort qu’il faut pour s’arracher à la gangue de ce réel-là, et de nos propres inclinations à l’entériner.
La vigilance qu’il faut pour se souvenir des vies brisées, au milieu des hourras de dominants criant que tout va mieux.
Le courage qu’il faut pour faire face, et regarder lucidement la vie broyée d’à côté, mon frère ou mon voisin, là, juste à côté : à lui, le système à coupé la tête. Il est en train de devenir fou, il n’est pas fait pour cette machine et cette machine le broie peu à peu.
Mais donc, que faire, puisqu’il n’y a pas de grand méchant loup, pas de machination ? Je ne sais toujours pas. Je sens juste que je suis, comme nous tous, un peu machiniste ; que j’ai besoin de comprendre de mieux en mieux comment la machine fonctionne, pour pouvoir la manoeuvrer un peu plus librement. Et que ce que je lis chaque jour ici, sous vos claviers contributifs, m’y aide peu à peu. Là, moi, avec ce texte bizarre, je ne sais pas si je vous aurai aidés beaucoup - mais de toutes façons, au fond c’était juste pour vous dire : allez voir le film d’Emmanuelle Cuau : Très bien, merci.
Judith Bernard

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