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vendredi, juin 24, 2011

Une nation de schizophrènes ?

Un sondage TNS-Sofres a été réalisé fin octobre pour essayer de décrypter le complexe rapport des Français à l'économie et à l'entreprise. Le résultat en est troublant.  Il a été demandé si certains mots évoquaient des valeurs positives ou négatives. Certains termes sont sans surprise des valeurs-repoussoir: mondialisation, capitalisme, profit, libéralisme (avec respectivement 73, 72, 56 et 53% d'opinions négatives). D'autre résultats sont plus surprenants: la nationalisation est majoritairement une valeur négative tout comme le protectionnisme (52%/48%), l'entreprise privée (28% négatif) est mieux vue que l'entreprise publique (33%) et que l'administration (51%). Enfin, les valeurs travail/argent/consommation sont plébiscitées (84%/71%/66% de positif) mais aussi... le temps libre (94% de positif). On peut dire que ces simples attributions sont bourrées de paradoxes: le libéralisme est majoritairement repoussé mais les nationalisations aussi (retour du "ni-ni" ?) et, plus surprenant, les Français ont plus confiance dans le privé que le public. Le capitalisme et le profit sont conspués mais pas l'argent et la consommation. Le travail est une valeur-refuge (une des explications de l'élection de Nicolas Sarkozy?) mais le temps libre aussi (donc a priori pas de remise en cause des 35h).

Ces multiples paradoxes montrent que les français sont perdus. Mais surtout qu'une dichotomie (voire schizophrénie) croissante s'opère entre l'individu-consommateur qui ne veut pas changer son mode de vie (consommation, protection de l'Etat, pollution) et l'individu-citoyen qui ne veut pas subir les conséquences des actes de l'individu-consommateur (capitalisme effréné, taxes, dégradation de l'environnement).
Les sentiments à l'égard de l'entreprise sont eux aussi paradoxaux. Dans le même sondage, on apprend qu'une majorité de Français pensent que les écarts de salaire sont trop grands, que les intérêts des patrons et des entreprises sont massivement divergents de ceux des salariés ou encore que la politique gouvernementale est très fortement favorable aux entreprises au détriment des salariés. Le lien semble donc durablement dégradé. Notons également qu'une majorité de français ne fait pas confiance aux syndicats pour les représenter. Seuls contre tous donc.
Si l'on détaille les résultats, ce constat est à nuancer. D'abord, il y a une très forte disparité selon la taille des entreprises. Plus l'entreprise est grande, plus les salariés ont le sentiment que les intérêts société/patrons/salariés sont divergents (61% dans les TPE, 27% dans les grands groupes). Ce qui se traduit par une appétence pour les actions revendicatives des plus softs (travailler moins) aux plus dures (grève, dégradation, séquestration) plus grande dans les grands groupes. De même, le degré de fierté, de confiance, d'attachement est beaucoup plus fort dans les TPE.
Ce qui est beaucoup plus surprenant, c'est la position des fonctionnaires. Dans des proportions très fortes, ils jugent que l'Etat-patron sait moins s'adapter, se soucie beaucoup moins de leur sort qu'un patron du privé et même... que leur employeur est peu solide (% moindre que parmi les salariés des TPE!). Les fonctionnaires considèrent également que leur sécurité de l'emploi est plus faible que les salariés du privé. Enfin, les slogans sarkozyens fonctionnent puisqu'une majorité de français considèrent qu'ils sont prêts à "travailler plus pour gagner plus" (53%).
Un sondage CSA-Anact-France Info-la Tribune de 2006 fournissait lui aussi son lot de surprises. Sur un autre angle, il nous apprenait que les travailleurs précaires (CDD voir intérimaires) se sentaient plus impliqués, plus reconnus et pensaient avoir plus de possibilités d'évolution que les CDI. L'article de Libération de l'époque concluait par: "Finalement, et contre les idées reçues, le salarié «type» le plus heureux (envie de travailler, reconnaissance, autonomie et climat social) est titulaire d'un CDD, travaille dans une entreprise de moins de 20 salariés située en province et occupe (fait plus logique) un poste d'encadrement ou de «profession intermédiaire»".
Incroyable France qui vilipende le libéralisme et le capitalisme mais ne fait aucune confiance à sa fonction publique. Incroyable France qui dénonce la précarité à tout bout de champ et s'arcboute contre tout changement du contrat de travail mais où les CDD se sentent mieux que les CDI, où les salariés de TPE se sentent plus motivés, reconnus et plus... protégés que les fonctionnaires.
Dans ce contexte, il paraît très complexe, pour un gouvernement de droite comme de gauche, de dégager un consensus ou même une majorité a minima sur une politique économique claire, lisible et qui ne soit pas une politique court-termiste, des petits pas ou du "zig-zag". Le modèle français est aujourd'hui écartelé entre une fonction publique puissante mais insatisfaite et non-motivée (pour maintes raisons, la mauvaise gestion RH de l'Etat n'y étant pas pour rien), des grandes entreprises qui se rapprochent de cet état d'esprit, un tissu de TPE/PME avec des salariés plus investis mais qui reste fragile et peine à se développer, un système de protection (contrat de travail) qui freine l'économie mais ne semble pas satisfaire ses bénéficiaires, une adhésion des salariés à la valeur travail mais aussi à la valeur temps libre et enfin une schizophrénie entre la volonté de consommer et le rejet des fondements de la société de consommation. Une refondation de ce modèle s'impose. Espérons que ce sera un des enjeux de la prochain présidentielle.

24/7

Le temps, pas la météo, mais celui qui passe et nous file entre les doigts, semble une donnée simple et immuable. Mais la réalité est plus complexe. En sciences, Einstein a défini avec la théorie de la relativité une nouvelle notion de temps, un temps «physique» qui répond à des lois particulières et qui se distingue du temps «subjectif», ressenti par tout un chacun. Il en est de même en économie. Le temps n'a pas eu le même sens au cours des siècles et une nouvelle forme de temps est en train d'émerger.
Le temps naturel
Depuis l'aube des temps, l'humanité a vécu au rythme d'un temps que l'on pourrait qualifier de naturel, c'est-à-dire basé sur la mécanique des planètes, le lever et le coucher du soleil, le rythme des saisons. Les chasseurs-cueilleurs devaient migrer en fonction des changements saisonniers. Avec l'apparition de l'agriculture, les hommes se levaient avec le soleil et travaillaient jusqu'à ce que celui-ci jette ses derniers feux. Ils travaillaient la terre au rythme des saisons, organisaient des jachères ou encore l'assolement triennal. Enfin, l'élevage s'est aussi basé sur ce tempo, pâturages l'été, transhumances, hivernage, fourrage.
Le temps, c'est le pouvoir
Le temps a ensuite été un enjeu de pouvoir et de contrôle. En Europe, les premiers à qui l'on doit la mesure du temps ont été les moines soucieux d'organiser le temps consacré à la prière. La règle de Saint-Benoît édicte le rythme des prières et le cadran canonial a été employé à partir de l'an 700 pour le régler. Puis, au tournant du millénaire, les cloches ont été utilisées pour imposer le temps religieux à tous. Les cadrans canoniaux vont être progressivement remplacés par des horloges de plus en plus perfectionnées jusqu'à être mécaniques. Le temps va glisser de celui de la prière à une mesure du temps organisant la vie civile. Mais l'Eglise, consciente du pouvoir associé, s'arrogeait le monopole de la maîtrise du temps.
De l'autre côté du monde, les Chinois furent les premiers à découvrir l'horloge mécanique, inventée vers 725 par le moine bouddhiste Yi-Xing. La première a été installée dans une horloge astronomique à la cour de l'empereur Hsüan-Tsung. Cette horloge donnait le mouvement de la Lune et du Soleil par rapport à la Terre. Mais l'empereur a voulu en garder l'usage exclusif (le pouvoir encore) si bien qu'elle fut abandonnée à sa mort et plus personne ne sachant s'en servir, elle fut détruite. Quand les horloges mécaniques furent réintroduites depuis l'Occident, les Chinois ne savaient même plus qu'ils les avaient découvertes en premier.
Le temps, c'est de l'argent
Puis, à partir du XVIIème siècle pour les sociétés les plus "avancées",le temps a connu une mutation. Il s'est largement démocratisé. Surtout, le salariat est apparu. Jusque-là, l'organisation des rapports au travail étaient composés soit de rapports seigneurs/serfs soit de commerçants ou artisans regroupés en guildes. Avec l'avènement du salariat, le temps est devenu primordial. D'abord, pour synchroniser le travail des différents salariés et s'assurer qu'ils effectuent les mêmes horaires au même moment. Ensuite, cela a permis de passer d'un paiement forfaitaire (à la pièce) à un paiement horaire.
La seconde mutation a été celle du Taylorisme voire du Fordisme, qui a fait du temps son axe principal. Jusque-là, même après le début de la révolution industrielle, les ouvriers étaient encore plus ou moins organisés comme les artisans des guildes (mais au sein des entreprises) et gardaient jalousement le savoir-faire. Le Taylorisme a dépossédé les ouvriers de leur savoir (ce qui a permis de les rendre interchangeables), a découpé le travail en tâches unitaires et affecté un temps très précis à celui-ci. Ainsi sont apparus, avec l'arrivée des chaînes de montage, les cadences dont le film Les Temps modernes (au titre révélateur) est l'emblème. Le temps est devenu de l'argent.
Le temps fragmenté
Plusieurs phénomènes concourent aujourd'hui à l'émergence d'un nouveau paradigme du temps. La mondialisation tout d'abord, bien que celle-ci ne soit pas nouvelle. Le début du XXème siècle était déjà très mondialisé (notamment les flux de capitaux) avant qu'un grand repli ne s'opère après la crise de 29. Mais cette nouvelle mondialisation est marquée en prime par un essor des communications: téléphone, smartphones, visioconférence, réseaux, Internet. Le monde ne dort plus, il est en 24/7.
L'autre phénomène, c'est le développement dans les pays occidentaux de l'économie tertiaire au détriment de la production industrielle. Cette société du savoir, couplée à la mondialisation et les telecoms, a profondément redéfini le business et est en train de modifier notre rapport au travail et au temps. Les individus sont tenus à la réactivité, à l'immédiateté. Le temps s'est raccourci. De plus en plus souvent, les salariés doivent être polyvalents, ils font du "time slicing". Le téléphone portable efface progressivement les barrières entre vie professionnelle et vie privée. Internet permet de faire ses courses depuis le bureau. Le temps s'est fragmenté, accéléré et nous ne sommes qu'aux balbutiements de ces changements. Nous devons nous adapter individuellement et collectivement à cette nouvelle donne.
Il serait illusoire de croire que ce changement est uniforme. Les trois temps que j'ai évoqués (naturel, temps-monnaie et fragmenté) coexistent. Une large partie de l'Afrique vit encore dans le temps naturel. La France se partage entre le temps-monnaie et le temps fragmenté. La Chine est peut-être l'exemple le plus marquant. Le paysan du Sichuan vit encore dans le temps naturel, l'ouvrier de la sidérurgie de la Province du Liaoning est encore en plein modèle tayloriste tandis que la nouvelle Chine du savoir de Shangaï est déjà dans le temps fragmenté.
L'industrie de la synchronisation
Cette économie de la réactivité, de l'immédiateté, du flux tendu réclame et va réclamer de plus en plus de la synchronisation. En effet, sous les contraintes que j'ai décrites, une entreprise ou un pays performant sont ceux qui arrivent à coordonner l'ensemble de ces flux en temps réel pour arriver à gérer de façon optimale leur économie. Chaque perte de synchronisme est une perte d'argent. Le synchronisme, c'est l'argent.
Dès lors, un immense marché de la synchronisation s'ouvre. En fait, il s'est déjà ouvert, avec par exemple le marché des ERP (Entreprise Resource Planning - PGI en français). La vocation d’un ERP est d'homogénéiser le Système d'Information de l'entreprise avec un outil unique qui est capable de couvrir un large périmètre de gestion, c'est-à-dire :
  • La gestion des achats
  • La gestion des ventes
  • La gestion comptable : comptabilité client, fournisseur, immobilisations, personnel
  • Le contrôle de gestion
  • La gestion de production (planification, ...)
  • La gestion des stocks (logistique)
Concrètement, par exemple, la saisie d'une vente va automatiquement impacter la production (planification), la gestion des stocks (approvisionnement) et la comptabilité (facturation, écritures). l'ERP est donc bien une machine à synchroniser. Son leader, SAP, génère plus de 17 Mds$ de chiffre d'affaires et son suivant, Oracle, près de 8 Mds$ dans un marché mondial de près de 40 Mds$ (mais qui souffre de la crise). Ce marché n'a pourtant que 15 ans. En 1972, SAP employait 9 personnes, en 1995, environ 5.000, en l'an 2000, près de 25.000 et aujourd'hui près de 50.000. Par ailleurs, à côté des éditeurs comme SAP ou Oracle, un très gros marché de services s'est ouvert pour intégrer ces outils au sein des entreprises, ce qui nécessite à la fois de l'expertise technique mais aussi fonctionnelle, puisque les ERP touchent l'ensemble de l'organisation de l'entreprise.
Le transport, dans le monde tayloriste, consistait à transporter un produit manufacturé d'un point A à un point B. Ce marché, qui souffre énormément en France (pression des donneurs d'ordre, concurrence des transporteurs d'Europe de l'Est) cède la place à un business à plus haute valeur ajoutée: la logistique. Ici, la donne ne se réduit plus à transporter un produit. La logistique a pour objet de gérer les flux physiques d'une organisation, mettant ainsi à disposition des ressources correspondant aux besoins, aux conditions économiques et pour une qualité de service déterminée, dans des conditions de sécurité et de sûreté satisfaisantes. Là encore, il s'agit de synchronisation, cette fois des entrées/sorties "physiques" de l'entreprise, qui s'intègre plus globalement à la "supply chain" (GCL - Gestion de la Chaîne Logistique en français) de celle-ci.
Il est difficile d'imaginer l'ensemble des mutations que l'émergence de cette nouvelle forme de temps implique. De nouveaux marchés se sont créés, certains se transforment, d'autres vont apparaître. Des opportunités énormes s'offrent à ceux qui sauront fournir les outils pour appréhender ce nouveau monde.

Comparaison


Comme en Irak, les chrétiens du Pakistan souffrent de persécution. Une femme y a même été condamnée à mort lundi pour avoir blasphémé le prophète Mahomet, rapportent mercredi les quotidiens britanniques Telegraph et Christian Today.
Asia Bibi, 37 ans, est chrétienne et mère de plusieurs enfants. Un jour de juin 2009, alors qu'elle travaille aux champs en compagnie d'autres femmes, un incident survient. Selon les correspondants du Telegraph au Pakistan, on demande à Asia d'aller chercher de l'eau mais quand celle-ci s'exécute, les autres femmes refusent de toucher au liquide qu'elles estiment «impur». S'ensuit une conversation animée autour de la religion. Alors qu'Asia est pressée par ses collègues «de renoncer à sa foi chrétienne et d'embrasser l'Islam», rapporte Christian Today, elle répond «avec ses mots à elle», précise le Pakistan Christian Post.
«Le Pakistan a franchi une limite»
Asia aurait alors fait l'erreur de risquer une comparaison entre Jésus et Mahomet. «Qu'a fait ce dernier pour les hommes quand Jésus s'est sacrifié pour les péchés des hommes ?», lance-t-elle en substance à ses contradictrices, selon Christian Today. Les versions des différents journaux rapportant l'affaire divergent quelque peu sur la suite des évènements. Quoi qu'il en soit, il semble qu'après cette discussion, Asia a été prise à partie par une foule agressive. Elle se réfugié alors auprès de la police qui, sous la pression de la foule, se retourne contre elle en l'arrêtant pour blasphème.
Depuis plus d'un an, Asia a donc été maintenue en détention. Jusqu'à ce jugement du tribunal de Sheikhupura, une ville de la province du Punjab dans le nord du pays, la condamnant lundi à la peine capitale. Au Pakistan, les lois antiblasphème qui existent servent surtout, d'après les associations chrétiennes, à persécuter leur communauté estimée à environ trois millions de personnes.
Aussitôt, plusieurs associations chrétiennes sont montées au créneau. Le Pakistan Christian Congress a demandé au président d'intervenir et appelle à l'abrogation des lois antiblasphème. «Le Pakistan a franchi une limite», a réagi Andy Dipper, directeur exécutif de Release International, qui appelle à la libération d'Asia. D'après le Pakistan Christian, c'est en effet la première fois qu'une femme est condamnée à une telle peine pour ces faits.
http://www.lefigaro.fr/international/2010/11/10/01003-20101110ARTFIG00715-une-chretienne-condamnee-a-mort-pour-blaspheme-au-pakistan.php

La gentillesse


Emlo. Peut-on dire que la gentillesse est un état de conscience particulier qui pourrait être une forme laïque de l'amour au sens religieux?
Emmanuel Jaffelin. Bonjour Emlo. L'idée de désacraliser la gentillesse en en faisant une vertu laïque n'exclut pas d'en faire une introduction à la vie spirituelle, religieuse, monothéiste, polythéiste ou animiste. En ce sens, je trouve dans la gentillesse un potentiel autant oecuménique que républicain.

Nelly. Pourquoi les méchants s'en sortent-ils plus facilement que les gentils?
Nelly, c'est une vision simpliste: les méchants, à long terme, s'en sortent toujours mal. Le propre de la méchanceté consiste à avoir d'emblée perdu la partie, en se manifestant de manière violente, faute d'avoir résolu le problème qui s'est posé au méchant. La gentillesse suppose une maîtrise de soi, que le méchant n'a pas, et qui montre que le gentil, au sens où je l'entends dans ce livre, c'est-à-dire non pas «naïf», mais «au service de quelqu'un», résoud toujours les situations qui se posent à lui.

Silvana. Qui incarnerait, pour vous, aujourd'hui, un vrai gentil ou une vraie gentille?
Silvana, c'est une très bonne question. En tout cas, pas moi, puisque j'ai écris ce livre comme dirait Boris Cyrunilk de manière résiliente. Cependant, faute de noms qui me viennent à l'esprit, j'y vois des actes dont nous sommes tous capables, y compris ceux que nous nous accordons à trouver méchants, qui font de chacun d'entre nous des «gentils hommes» ponctuellement, et de manière éphémère. Ce qui explique la raison pour laquelle il n'y a pas de gentils dans l'absolu. Celui qui serait gentil systématiquement, serait un sage ou un saint.

Emile. Pourquoi on appelait un noble un «gentilhomme»?
 Emile, c'est tout un programme et c'est celui de ma première partie. A l'origine, le «gentilis» signifiait en latin, le patricien, c'est-à-dire ce noble issu des 100 familles qui fondèrent Rome. Le christianisme inversera le sens de ce mot en désignant par gentil, celui qui ne croit pas en Dieu.
 A la Renaissance, Guillaume Budé, forgera le mot «gentilhomme» pour retrouver le sens romain de la noblesse et redorer le blason de l'aristocratie française en oubliant le sens péjoratif que le christianisme aura donné au «gentilis».

Alorsbon. Quand on cherche la définition de «gentil» on trouve: du latin gentiles, correspondant à l'hébreu gôim «peuple non juifs», un peu énigmatique, pourriez-vous m'éclairer?
 Cher Alorsbon. «Gentilis» est la traduction, en effet, de Goy, d'abord en grec par Ethnè, qui sera lui-même traduit par les chrétiens par «Gentilis». Ainsi, de la même manière que le Goy définit le non juif, le barbare le non grec, le gentilis va désigner le non chrétien.

Christian R. Je n'ai jamais compris une phrase de Maurice Blanchot (dans «L'Ecriture du désastre»):«Il n'est rien d'extrême que dans la douceur» (...) Il me semble me rappeler d'une explication d'un prof comme quoi la violence finit par trouver une limite (la mort), alors que la douceur n'en a pas. Sans être sur de la teneur exacte du propos ... Quelle serait votre compréhension ?
Christian, le bien-nommé. La douceur suppose la maîtrise, alors que la violence suppose la démesure. Comme vous l'avez remarqué, en montrant les limites de la violence, Blanchot en désigne surtout l'autolimitation. La force de la douceur consiste précisément à déclencher un processus global ou systémique, qu'on peut dire bénéfique, pour celui qui produit de la caresse comme pour celui qui la reçoit. Ainsi, la maitrise de soi, produit de la maitrise de soi.

Méchant. Ouf, la semaine de la gentillesse obligatoire est finie.... que pensez-vous de cette initiative? vous y êtes vous associé?
Cher Méchant. L'idée de remplacer les saints du calendrier par des fêtes plus laïques indique le déficit de spiritualité de notre société. Non seulement, je me suis associé à cette semaine, mais sa première édition, l'an passé, est à l'origine de l'écriture de ce livre. Je voulais initialement le consacrer à la cordialité, à l'occasion d'un long séjour passé au Brésil (7 ans) où un anthropologue brésilien, définit le Brésilien comme «homme cordial».
De retour dans mon pays natal, j'ai trouvé excellente l'initiative de Psychologie Magazine de traduire «kindness» par «gentillesse» et j'ai constaté que cette notion était dénigrée par les intellectuels, que les gens qui sont des gentils avaient honte de s'avouer tels. C'est la raison pour laquelle j'ai décidé d'écrire ce livre.

Ronchon. Maintenant que vous vous êtes penché sur la gentillesse, songez-vous à vous pencher sur la méchanceté?
 Cher Ronchon. La méchanceté fait l'objet de ma deuxième partie. J'y montre, conformément à Platon, que nulle n'est méchant volontairement, que notre société qui plébiscite, comme vous, la méchanceté et la scénarise dans les médias et dans les oeuvres visuelles (télé, cinéma, théâtre) ne fait que cultiver l'ignorance de notre aspiration fondamentale à faire le bien. «Méchant» en latin signifie «mal tombé». La gentillesse est tout simplement ce qui permet de le «reveler» et de faire de lui un nouveau «gentilhomme».

Yvan. N'est-ce pas placé le curseur un peu bas que de vouloir faire de la gentillesse l'horizon moral de notre époque ?
 Cher Yvan, j'oppose les morales impressionnantes à une morale impressionniste. Les premières sont celles de la sagesse et de la sainteté; la seconde est proprement celle de la gentillesse. Les morales impressionnantes sont celles qui nous poussent au sacrifice et à la culpabilité; la deuxième, est celle qui nous pousse à rendre service de manière déculpabilisée. La gentillesse c'est quand on veut, quand on peut, mais surtout pas, quand on doit. Elle n'est pas une morale du devoir, mais une morale du pouvoir.

Silvana : J'ai du mal à faire la différence entre la «gentillesse» et la "bonté" (de même qu'en anglais, on distingue «nice» de «kind», qui peuvent se traduire par «gentil» tous les deux mais ont des connotations différentes). Pouvez-vous nous éclairer?
 Chère Silvana, la différence entre la bonté et la gentillesse est la même que celle qu'on trouve entre la sainteté et l'honnêteté. C'est la différence qu'il y a entre le sacrifice et le service.

Yvan. Pourquoi dévaloriser cette morale du devoir ?
 Cher Yvan, l'exigence des morales issues du monothéisme, voire des morales païennes, montrent que leurs exigences n'ont pas réussi à faire de nous des êtres moraux. En proposant une morale à hauteur d'homme, un morale portative, une morale non culpabilisatrice, on peut obtenir plus d'effet qu'en fixant devant nos yeux des idéaux de sainteté et de sagesse.

Christian R. Wah !? Un atelier à la prison de Sequedin ! Généralement dans les films, le moment ultra-violent est celui de la prison. Dureté des matons, dureté des prisonniers - les durs de dur - entre eux, dureté du principe de l'enfermement et de la punition. Sans indiscrétion quels types d'exercices ou d'activités leur faites-vous accomplir?
Cher Christian, j'enseigne en prison, suite à une tribune que j'ai publiée dans Le Monde. La proposition m'ayant été faite d'animer un atelier en prison, j'ai décidé d'enseigner ce qu'il m'est interdit de faire au lycée: «la sagesse»; c'est-à-dire donner de la force d'âme à ceux qui en ont manquée pour en arriver-là.

Gentillette. Pourquoi prend-on les gentils pour des naïfs ?
 Bonne question, parce que l'étymologie du mot nous montre que la gentillesse a été par deux fois l'objet d'une critique féroce: la première critique vient des chrétiens qui ont assimilé le «gentil» au «mécréant», et non pas au «méchant»; la seconde vient de la Révolution française qui a pendu les «gentilshommes à la lanterne». Par conséquent, les gentils et gentilshommes sont du côté des perdants dans l'Histoire. Ainsi, même si nous avons conscience d'effectuer une bonne action, nous avons mauvaise conscience à lui reconnaître le caractère de la gentillesse parce que celle-ci reste doublement connotée péjorativement.

http://www.liberation.fr/livres/1201370-livres-eloge-de-la-gentillesse

vendredi, avril 27, 2007

La dissociété

L'économiste Jacques Généreux démontre comment le néolibéralisme mène droit à la confrontation.
La dissociété par Jacques Généreux. Le Seuil. 445 pp., 22 €.
Extraits :
Les sociétés se préparent savamment, aujourd'hui, à des lendemains qui déchanteront. Elles le font sciemment, sous la férule d'intérêts particuliers, soucieux du bien commun comme de l'an quarante. Cet avenir d'une société morcelée, ces puissances irraisonnées et anonymes le préparent, le peaufinent, l'argumentent, le raisonnent au risque de voir s'ériger demain «la dissociété», conglomérat de groupes et d'individus dissociés, rivaux, si ce n'est ennemis.
La dissociété veut s'imposer. Elle y parvient. Dès lors, la concurrence entre individus rivaux, à qui sera le plus productif et le moins coûteux, se mue en un combat entre individus puis entre communautés. La dissociété, ce n'est rien moins que cela. Une nouvelle forme de totalitarisme où tous les communautarismes valent autant les uns que les autres dans le combat économique engagé. Les communistes voulaient créer l'homme nouveau dans une société remodelée, les apôtres de la marchandisation ne désirent rien d'autres que des producteurs, sans souci du devenir de la société.