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vendredi, juin 24, 2011

Digital naives

On les croyait geek jusqu’au tréfonds de leur mémoire. On les tenait pour des surdoués du clavier. Première génération à avoir grandi avec le numérique, les digital natives (natifs numériques) seraient, dit-on, intuitivement à l’aise avec les nouvelles technologies (ordinateur, téléphone portable, Internet). Un mythe aujourd’hui relativisé par plusieurs études, dont celle réalisée récemment par la fondation Travail et Technologie de Namur (Belgique), qui rapporte que les pratiques des 16-25 ans sont dominées par la communication et la récréation. Un regard que partage Jean-Noël Lafargue, 42 ans, expert en technologies et maître de conférence depuis 1996, notamment à l’université Paris-8 et à l’école supérieure d’Arts du Havre. Selon lui, les jeunes seraient davantage des «digital naives».
La génération «digital natives» n’existerait pas ?
Ils existent. Mais selon moi, ils sont beaucoup moins compétents qu’on le croit.
Qu’est-ce qui est caractéristique de leur approche et leur usage du numérique ?
La facilité. Aux débuts de l’informatique, il y a trente ans, l’ordinateur servait presque uniquement à programmer, à fabriquer des choses. On inventait, découvrait, défrichait. Pour ma génération, l’ordinateur a été une conquête. On l’a vu arriver chez nous. Pour les étudiants d’aujourd’hui, ça existe depuis toujours. Ils baignent dedans, c’est leur univers et ils ne le remettent pas en question. La plupart ne sont pas intéressés par le fait d’utiliser l’ordinateur comme outil. Plus ça va, plus il devient un média. Moins on fabrique et plus on consomme. Et les jeunes sont essentiellement bons pour consommer et communiquer.
Ils seraient doués pour tchater ou envoyer des SMS mais pas plus à l’aise que leur grand-mère pour mettre en page un document ?
Oui. C’est une tendance qui m’étonne dans les écoles d’art et les universités. Il y a dix ou quinze ans, les étudiants arrivaient en ne connaissant rien. Ceux d’aujourd’hui ont un ordinateur, sont devant quatre heures par jour mais ils peuvent ne pas savoir comment ouvrir un fichier texte. Ou alors c’est quelque chose qu’ils ont appris à l’école, dont ils peuvent se rappeler vaguement, comme on peut se rappeler Jean-Jacques Rousseau. Dans les cours de techno, ils apprennent des choses, mais ça n’est jamais mis en perspective. Ils n’ont pas forcément conscience de l’histoire récente de l’informatique et d’Internet et que les choses n’ont pas toujours existé. Et ça ne les intéresse pas.
Les terminaux numériques seraient-ils en train de devenir une nouvelle forme de télévision ?
Oui. Une télévision où on est quand même actif, mais dont l’activité ne dépasse pas le cadre prévu. On est passé de l’ordinateur comme outil universel permettant de faire à peu près tout ce qu’on veut à un média interactif où on peut agir dans les limites imposées.
C’est-à-dire associé à des outils de plus en plus préréglés ?
Avec le développement du logiciel libre et du do-it-yourself (faites-le vous-mêmes), l’idée de prendre le pouvoir sur la machine existe. Mais la tendance de l’informatique ne va pas vers ça. Le grand public est de plus en plus un consommateur passif. La volonté de maîtriser la machine a disparu. On ne fait que l’utiliser ou être utilisé par elle. C’est une évolution sans doute normale. A une époque, toute personne qui avait une automobile se devait d’être un peu mécanicien alors qu’aujourd’hui on va chez le garagiste.
Est-ce la fin des bidouilleurs et des hackers ?
Tels qu’on les a connus, oui. D’ailleurs, les Etats-Unis sont très embêtés qu’il y ait de moins en moins de hackers, dont ils ont besoin pour leur armée. Grâce au logiciel libre, il n’y a jamais eu autant d’outils et on trouve de la documentation partout, mais je pense qu’en proportion le nombre de gens qui prennent en mains leur existence numérique, du côté de la création, d’objets et de logiciels, est en train de baisser.
Les jeunes se sentent-ils concernés par les questions autour d’Internet : loi Hadopi, filtrage, censure ?
J’ai l’impression que non. Ils se demandent s’ils peuvent avoir des problèmes en téléchargeant quelque chose, mais il faut être honnête, souvent ils ne savent pas si c’est illégal ou non. Et c’est normal, car on leur offre gratuitement en permanence des choses que par ailleurs on essaie de leur vendre. Pour eux, c’est très confus. On ne peut pas se plaindre qu’ils manquent de repères quand dans le même temps on les désoriente constamment, par exemple en disant qu’un téléphone portable high-tech vaut cinquante centimes et qu’une chanson de Lady Gaga qui passe en boucle dans les supermarchés vaut 0,99 euro. Sinon, ils ne sont pas ultrasensibles aux questions de censure. Quand on leur raconte comment ça se passe en Chine, ils ne se sentent pas vraiment concernés.
Comment cette génération «post-micro» va-t-elle faire évoluer le numérique ?
La question, c’est de savoir si cette génération va être en mesure de maîtriser le développement des technologies. Je crains que non. On est loin du mythe des fictions cyber-punk avec des gamins qui savaient programmer des satellites depuis leur montre à quartz. Ils ne sont pas plus armés que la génération d’avant, voire moins que les trentenaires ou quarantenaires intéressés par l’informatique.
Par ASTRID GIRARDEAU
 
Jean-Noël Lafargue, expert en technologies, analyse l’attitude de consommateurs passifs des 16-25 ans, moins bidouilleurs-hackers que leurs aînés  

Fibre créatrice


En 2010, ils sont moins nombreux à tenir un blog, publier des articles ou charger des vidéos sur YouTube, révèle une étude. Mais ils se ruent sur les réseaux sociaux.
http://www.lefigaro.fr/icones/coeur-.gif
Sur Internet, les Français sont davantage enclins à lire et à commenter qu'à créer du contenu. Cette année, ils ne sont plus que 11% à tenir un blog, publier des articles ou charger des vidéos qu'ils ont eux-mêmes créées, contre 13% en 2009, selon une enquête de Forrester Research consacrée aux technologies sociales publiées mardi. C'est deux fois moins qu'en Italie (24%), et plus faible également qu'aux Pays-Bas (19%), au Royaume-Uni (16%) et en Espagne (14%). Dans le monde, les Européens sont eux-mêmes à la traîne des Américains (23%), des Japonais (36%) et des Australiens (22%).
Les Français se retrouvent en revanche dans la moyenne dans toutes les autres activités observées par Forrester. Environ un internaute sur cinq (19%) intervient sur des forums, ajoute une critique sur les sites de commerce en ligne et réagit sur les blogs. Ils sont 40% à maintenir un profil sur les réseaux sociaux et à visiter des sites communautaires, et 52% à simplement regarder des vidéos, lire des «tweets» ou des avis d'utilisateurs. Et ils excellent même dans l'usage des flux RSS, le vote sur les sites Internet et l'ajout de «tags» sur des photos. Toutefois, un internaute Français sur trois n'a encore aucune activité sociale.
Très marqué en France, cet écart entre la consultation et la création est le reflet d'une tendance plus large. En Europe, comme aux Etats-Unis et en Chine, le nombre d'internautes qui créent des contenus baisse légèrement entre 2009 et 2010. De même, la part des internautes qui apportent leur avis ne progresse pas ou très peu. Pour Jacqueline Anderson, analyste chez Forrester, «le nombre de consommateurs intéressés par ces comportements a atteint un pallier». Ce qu'elle interprète comme un «un manque d'idées fraiches», face à des contenus qui ne sont pas toujours faciles à créer.
En fait, les interventions sur Internet tendent en fait à se concentrer sur la participation aux sites communautaires, plus accessible. Ainsi, la part des européens qui consultent ou sont actifs sur les réseaux sociaux a bondi en un an de 30 à 41%. Ces nouvelles «conversations rapides» consistent souvent «en quelques mots rédigés en un minimum de temps», rappelle Forrester. Cet intérêt marqué pour Facebook et Twitter ôte du temps pour les blogs et les autres activités communautaires. Aux Etats-Unis, Facebook est devenu cet été le site où les internautes passent le plus de temps, devant Google.

Ma mère est sur Facebook


« Mon pire cauchemar est devenu réalité : ma mère est sur Facebook », s’époumone, en anglais, le chanteur du groupe Blood of the TigerCat, dans un tube qui a fait le tour du Net. Si l’on en croit les pages pléthoriques du réseau social (« Contre les parents sur Facebook », « J’ai peur que mes parents viennent sur Facebook », « Au secours, mes parents débarquent sur Facebook », etc.), de nombreux adolescents partagent la crainte du rockeur. Et ils ont raison : la menace est réelle. En France, d’après Facebook, les 3 millions de moins de 18 ans inscrits sur le réseau ne représentent que 18% des utilisateurs, contre 25% pour les plus de 35 ans. Un renfort de personnes mûres qui pourrait bien — notamment — s’expliquer par un débarquement de parents. Et pas seulement pour échanger avec leurs potes à eux.
Après enquête, il semble que de nombreuses mères (oui, des mères du genre de celles qui, dans la vraie vie, sont déjà très présentes) se créent un profil précisément pour pouvoir surveiller leurs enfants. Savoir ce qui se dit, veiller au grain en ligne. « Bonjour Coralie, Papa/Maman souhaitent vous inviter à rejoindre leur groupe d’amis sur Facebook. » On imagine l’embarras de ceux qui reçoivent une telle invitation dans leur boîte mail. Envoyer bouler ses parents, voire les blacklister, c’est délicat. « J’ai accepté mon père comme"ami" après avoir hésité, confie Coralie, 18 ans. La mère de mon copain est aussi dans mes contacts, donc je suis deux fois plus surveillée. Je fais plus attention à ce que je poste sur mon profil, même si je ne cache pas de grands secrets. »
Même sans se livrer à des activités répréhensibles, on n’a pas forcément envie de savoir ses parents en planque sur le réseau. A fortiori quand on est ado et qu’on a tendance à se vanter de fumer des joints, de vomir sa vodka, d’embrasser et/ou peloter des tas de gens en un temps record, etc. Autant de fanfaronnades qui font grimper aux rideaux des parents inquiets et curieux. Qui, même en filature, ne peuvent s’empêcher de faire des commentaires. Comme cette mère d’une fille partie avec Erasmus à l’étranger. Quand la fille poste un message (avec photos) : « Hier, une fête mortelle ! », la mère bondit : « Je trouve que tu fais beaucoup la fête. »
Le risque, à trop intervenir, c’est de recevoir un jour un message du genre « Gaspard vous a supprimé de sa liste d’amis ». C’est arrivé à Marylène, 53 ans, trois enfants (16, 23 et 29 ans). « Le petit dernier m’a supprimée de ses contacts, confie-t-elle, dépitée. Il ne voulait pas que je sache tout de sa vie sentimentale. Je ne comprends pas bien sa réaction. Pourquoi étale-t-il sa vie amoureuse sur Facebook, sans pudeur, alors qu’il refuse d’en parler à sa mère ? Moi, au moins, je garderais le secret… » Mouais.
Pour Daniel Marcelli, professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent au centre hospitalier de Poitiers, les réactions de défense des jeunes utilisateurs de Facebook sont saines : « Les parents pensent que plus on se dit de choses, mieux c’est. Ils sont dans l’idéologie de la transparence. Mais si le petit enfant se construit effectivement dans une relation de transparence avec son parent, l’adolescent, au contraire, a besoin d’une certaine opacité pour se différencier de ses aînés. » Autrement dit, une partie de la vie des ados est faite pour rester secrète. « C’est comme si les parents allaient fouiller dans les affaires de l’enfant et lisaient leur journal intime », ajoute l’auteur de C’est donc ça l’adolescence ? (1).
D’autres rêvent de faire ami-ami avec leurs enfants, comme en témoigne le message posté par ce père de famille : « Mes enfants sont heureux de m’avoir dans leurs contacts car je suis leur pote, ils n’ont rien à cacher. » Tu parles, Charles. De telles fadaises ont le don d’agacer les psys : « Un parent n’est pas le copain de ses enfants, tonne Daniel Marcelli. Et l’amitié virtuelle crée une zone de confusion entre les générations qui trouble les adolescents. » C’est peu dire.
Pour éviter de se faire pincer en ligne, des petits malins ont trouvé une astuce. Ils bloquent l’accès à leur compte le temps d’effacer les messages ou photos trop privées, puis autorisent à nouveau leurs parents à voir leur profil en invoquant un bug informatique pour expliquer le trou noir. Autre ruse de Sioux : créer deux profils, l’un, propre et lisse, genre enfant idéal, avec son vrai nom, que l’on rendra accessible aux parents. Et l’autre, « le vrai », sous pseudo, réservé à son véritable cercle d’amis. Plus trash.
(1) Ed. Bayard Centurion, 16 euros.
Paru dans Libération du 29 novembre 2010

http://www.ecrans.fr/Ta-mere-en-planque-sur-Facebook-a,11429.html