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dimanche, octobre 21, 2007

La rumeur Cécilia, et le "partage social des émotions"

La rumeur court. Ils vont se séparer. Le divorce aurait été annoncé pour vendredi dernier. Pas de confirmation pour l’instant, mais, dit-on, c’est un «secret de polichinelle ». La formule fait mouche. Façon de dire que tout le monde sait, mais que personne ne dit.
Ce qui est, d’une certaine façon, la définition d’une rumeur. Tout le monde sait ce que dit une rumeur, mais personne ne peut le prouver.
Il y a actuellement un côté concierge qui se réveille en chacun de nous, autant dans les conversations de bureau que dans la presse. Côté médias, on ne se prive pas. L’Est Républicain, le Journal du dimanche, Closer, Voici… Pour l’instant, seule la télé ne semble pas encore donner dans la rumeur, ce qui est presque suspect.
Est-ce qu'on ne pourrait pas faire la part des choses? Et d'abord, qui fait la rumeur ? Nous les lecteurs, nous les auditeurs, nous les citoyens du tout venant ? Ou bien ceux qui documentent la rumeur sur papier glacé, qui l’alimentent, qui la tordent et qui la redressent, qui l’essorent et puis la vendent ?
Allez! En avant pour l’autocritique : oui, nous sommes tous de potentiels relais de la rumeur. Et qui dit relais, dit récepteur et émetteur à la fois. Tout cela fonctionne d’après un phénomène nommé « partage social des émotions ». Un psychologue de l’Université de Louvain, Bernard Rimé, a étudié ce phénomène et constaté que, lorsque les gens sont exposés à une information qui suscite une forte émotion, ils éprouvent le besoin presque physiologique de se décharger de cette émotion en la renvoyant autour d’eux, en « partageant socialement » cette émotion. Le chercheur parle de phénomène de transmission exponentielle de l’émotion, qui survient lorsque chaque récepteur d’émotion se transforme en émetteur et touche à son tour plus de deux nouveaux récepteurs.
Bien entendu, il s'agit là d'une machine à propager de l'émotion, et non de la vérité. Par définition, la validité du contenu n’a presque aucune importance, tant que c’est plausible.
C’est ici que la notion de vraisemblance est cruciale, et qu’une rumeur peut se développer à partir du moment où elle repose sur une croyance. Lancez une rumeur qui fait écho à une croyance préalable chez une majorité de personnes, et elle prendra.
Donc, la rumeur, c’est l’être humain, c’est nous tous autant que nous sommes. Nous sommes rumeur.
Ouais. Enfin, voire. Parce qu’il y a autre chose. Et notamment certaines formulations proposées par la presse, par exemple ce genre de phrases qu’on peut trouver sur le site Internet d’Europe 1 : « l'Elysée a toujours mis en avant le fait que l'éventuelle séparation du couple Sarkozy n'était rien de plus que des rumeurs de presse. Des rumeurs alimentées tout de même par l'absence incontestable de Cécilia Sarkozy de la scène publique, où elle n'est apparue qu'à de très rares occasions depuis cet été. »
On a ici un exemple parfait de ce que les psychologues des médias nomment une « exposition sélective à l’information ». L’exposition sélective à l’information est une pratique journalistique qui consiste à livrer une information véritable (un communiqué de l’Elysée, dans le cas présent) et à y accoler un élément modérateur, le plus souvent sous forme de conditionnels ou d’hypothèses, qui viennent contredire la version officielle des faits. L’histoire de la presse est jalonnée d’exemples de ce type, certains se souviennent peut-être du traitement de l’explosion de l’usine AZF, alors que les sources officielles de l’enquête concluaient à l’accident, mais que les articles de presse continuaient souvent d’affirmer : on ne peut exclure complètement la piste de l’attentat, surtout que l’employé de l’usine était un islamiste proche des réseaux afghans des cités toulousaines...
Etonnamment, les suppositions semblent avoir plus de poids que les affirmations. Concernant le cas Sarkozy, on lit ainsi dans la Tribune de Genève : « il n'est pas exclu qu'elle y soit retourné (à l’Hôtel la Réserve) depuis ou qu'elle ait prévu d'y séjourner à nouveau… » Bien sûr, ce n’est pas exclu. Il n’est pas exclu non plus qu’elle y ait retrouvé son amant, il n’est pas exclu non plus qu’elle soit une espionne fuyant le territoire français vers Tripoli avec des échantillons d’uranium. Rien n’est exclu, tant qu’on n’a pas apporté la preuve du contraire.
Moi, c’est ça qui me fascine. Le fait que l’on se jette sur les spéculations avec un appétit bien plus féroce que sur les communiqués béton. Bien sûr, les communiqués béton peuvent dissimuler une réalité passionnante et encore inconnue, bien sûr les spéculations sentent le vrai dans le cas présent, mais un esprit cartésien devrait s’en tenir à des faits.
Pourquoi ne pas se rappeler les bonnes paroles du sociologue Joseph Klapper, grand spécialiste de la communication de masse? Il était arrivé à la conclusion que les médias ne façonnent pas l’opinion des gens, mais s’efforcent plutôt de renforcer leurs croyances initiales. On retombe sur la notion de croyance, mais avec cette fois l’idée que l’écriture journalistique va prendre soin, lorsqu’elle livre un élément allant à l’encontre de cette croyance (par exemple, les démentis de l’Elysée allant à l’encontre de la croyance en un divorce sarkozien), de glisser toujours quelques éléments permettant de donner malgré tout du grain à moudre à cette croyance, fût-ce sous forme de conditionnels ou d’hypothèses.
Exemple toujours sur le site d’Europe 1 : « Les observateurs ont noté que le président de la République regardait moins souvent son téléphone, dans l'attente d'un message. » Eh oui, s’il regarde moins son téléphone, c’est parce qu’elle ne l’appelle plus, c’est qu’elle l’a quitté. A chacun d’extrapoler, de donner corps à sa croyance avec ces bribes de suggestion. Mais c’est tellement meilleur quand on peut se faire soi-même son propre raisonnement. On se sent détective, perspicace, à la pointe d’une information excitante car incertaine. Finalement, les embrasements de rumeurs révèlent la dimension fondamentalement projective de l’esprit humain, surtout l’esprit de la collectivité, qui veut toujours avoir un temps d’avance sur le réel et fait pour cela œuvre d’imagination, de rêve ou de créativité.

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